dimanche 29 septembre 2019

Greta Thunberg et l'adolescence

            Adolescent vient du latin « ad crescere » qui signifie « grandir vers ». Le mouvement lancé par Greta Thunberg « Friday for future » incitant les lycéennes et les lycéens à faire la grève des cours le vendredi ne peut se concevoir autrement que comme le suspens interrogatif de cette étymologie: « grandir vers quoi? » Il n’est finalement dans cette initiative pas question d’autre chose que de prendre les mots « à la lettre », c’est-à-dire dans la littéralité d’un instant donné au sein d’un monde donné. Jusque là, la question: « que veux-tu devenir plus tard? » appelait une réponse professionnelle: « quelle carrière veux-tu choisir? ». Greta Thunberg est une « adolescente », au sens le plus pur et le plus légitimé du terme, et elle recontextualise à bon escient un âge qu’elle assume avec une rare lucidité: l’adolescence n’est pas une condition, c’est un processus, et ce mouvement ne peut lui-même se considérer indépendamment d’une réalité climatique qui est elle aussi un « processus ». Cela signifie que la question: « que veux-tu être quand tu seras adulte? » repose sur un présupposé qui n’est plus viable aujourd’hui, à savoir que l’avenir d’un adolescent se déploierait au gré d’un dynamisme exclusivement sociétal, c’est-à-dire impulsé par le progrès d’une évolution technologique, médicale et institutionnelle constante.
       
En réalité, il nous est rigoureusement impossible d’exclure les devenirs dans lesquels nous consistons des devenirs qui oeuvrent au sein de processus climatiques évoluant sans contestation possible vers des déséquilibres et des situations incontrôlables. A toute personne suffisamment lucide pour réaliser cette évidence (mais cela suppose que cette personne soit capable de ramener son existence à un « phénomène », au sens le plus scientifique du terme), il apparaît clairement que l’avenir des adolescents d’aujourd’hui aura à se tisser dans le maillage chaotique de migrations humaines de plus en plus conséquentes, de partage de plus en plus problématique des ressources planétaires, de transformations drastiques de ce qu’une société peut garantir à un citoyen (il suffit pour cela de prêter attention à ce que les assureurs commencent déjà à avancer en termes de remboursement des dommages causés par le climat pour les années à venir: être assuré va coûter de plus en plus cher et sera hors de portée des ménages à faible revenu, voire à moyen revenu).
       
En d’autres termes, nous ne naissons pas au sein de sociétés indépendantes des processus naturels et climatiques s’effectuant sur la planète. Dit comme cela, cela ressemble à une platitude des plus consternantes tant elle semble évidente. Naître aujourd’hui, cela implique faire son apparition sur une planète qui n’est pas la même qu’il y a 20 ans: ici encore, quoi de plus clair? Quelle est pourtant la conséquence directe et imparable de cette évidence? Les enfants qui viennent au monde aujourd’hui sont plus vieux que ceux qui sont nés dans le monde d’hier, tout simplement parce que venir au monde aujourd’hui c’est venir au monde d’aujourd’hui. Cela renverse les perspectives. Greta Thunberg est plus âgée que Pascal Bruckner. Cet écrivain qui vient de publier un livre intitulé: « Une brève éternité: philosophie de la longévité » ne défend en mettant en cause violemment la jeunesse de l'activiste suédoise que « son fond de commerce ». Ce livre est une suite de conseils  navrants plus ou moins liés à cette étrange discipline dite de « développement personnel" . Il se révèle profondément « immature » parce que l’auteur y développe une conception de la vieillesse qui ne prend pas du tout en compte l’environnement dans lequel il est question pour les cinquantenaires d’aujourd’hui, de vieillir.
        Pascal Bruckner a fait partie du mouvement dit « des nouveaux philosophes » lancé par Bernard Henri Lévy et voici ce que Gilles Deleuze pensait de « cette force de réaction fâcheuse »:
     
« Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D'abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l'ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d'importance, plus le sujet d'énonciation se donne de l'importance par rapport aux énoncés vides. Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. »
           
Ce qui caractérisaient les nouveaux philosophes, c’était d’avoir été mai-soixantuitard avant de critiquer mai 68, maoïste avant de fustiger Mao, Gauchiste avant de rallier la pensée réactionnaire. C’est un peu comme si leur aptitude à avoir raison, selon eux, se mesurait proportionnellement à leur rétropédalage. J’ai « beaucoup raison » parce que je me suis beaucoup trompé: je sais de quoi je parle, donc. De fait, à cette aune là, Bernard Henri Lévy, André Glucksman, Pascal Bruckner, sont les plus grands philosophes du 20e siècle. Nul doute que d’ici quelques années Pascal Bruckner écrira un livre sur la transition climatique, motivé par le fiel de cette culpabilisation sans laquelle il semble incapable de « penser » (si c’est vraiment de pensée qu’il est question).
        La déclaration de Greta Thunberg à l’ONU est incroyablement plus adulte tout simplement parce qu’elle recontextualise le développement de l’être humain sur terre. Né en 1948, Pascal Bruckner aura, en 2050, 102 ans. Nous lui souhaitons une longue vie, ne serait-ce que pour lui donner les moyens de mesurer concrètement les degrés de son infantilisme climatique, celui là même dont il accuse Greta Thunberg. Il reste probable qu’à cet âge là, il ne lui reste que peu d’années à vivre. Il n’est par conséquent pas le plus légitimé pour prendre la parole. S’agit-il là d’un argument recevable? Ne seraient habilités à parler du climat que les adolescents d’aujourd’hui, autrement dit les seuls vrais vieillards de la planète? La réponse est évidemment non, mais la virulence des attaques dont Greta Thunberg est victime et la récurrence du motif de sa jeunesse dans ces attaques justifie que l’on pense, ne serait-ce qu’un court moment, à cette perspective inversée.
       
Pensons-y un minimum avant de critiquer la parole adolescente: quelle est ta légitimité, à toi qui aura à faire face à l’un des plus grands défis auquel une génération a jamais été confrontée? Et à toi qui a traversé plusieurs révolutions politiques sans les avoir jamais comprises  et en te trompant systématiquement de partis? Pascal, s’il te plaît! Relis ton homonyme! Renoue avec « ce silence éternel des espaces infinis » et, si possible, abîme toi en lui durablement jusqu’à moins écrire, jusqu’à ne plus du tout parler. Reconvertis toi en donnant des conférences sur des croisières qui durent longtemps et qui sont réservées aux vieux riches.
       
Quelques mots sur le syndrome d’Asperger qu’elle porterait « comme un titre de noblesse » selon Pascal Bruckner. En tant qu’enseignant de philosophie, quand j’ai lu cette formule, il me faut reconnaître que j’ai ressenti comme une honte de pouvoir être associé de quelque biais que ce soit avec ce quinquagénaire prolixe et médiatique, avant de me rendre compte que Michel Onfray, Luc Ferry, Raphaël Enthoven, Alain Finkielkraut (dont tout le monde semble oublier qu’il est agrégé de lettres modernes, il a une maîtrise de philosophie mais la maîtrise n’est pas un diplôme d’habilitation à l’enseignement) sont tous présentés comme « philosophes ». Pourquoi je ne suis pas d’accord avec eux? Pourquoi j’aurais honte d’enseigner une matière dont ils seraient les plus dignes représentants? C’est justement ça: ce n’est pas la même matière: Michel Onfray écrit des pamphlets, Enthoven fait visiter un loft à des universitaires, (s’est-il reconverti dans l’immobilier? Il serait vraiment temps que quelqu’un se décide à acheter), Luc Ferry fait…du Luc Ferry et Finkielkraut dit « taisez-vous! » sur les plateaux de télé. Nous « enseignants », nous apprenons à nos élèves à faire des dissertations et dans les bons jours, nous leur apprenons à étiqueter leurs pensées du nom d’auteurs authentiques, ce n’est pas pareil (et contrairement à ce que tout le monde croit, nous sommes de loin les mieux payés).
        Le syndrome d’Asperger est vraiment intéressant: il désigne cette absence totale d’intelligence des codes de communication valant dans la société. La personne atteinte est incapable de saisir la dose de mensonge nécessaire à la bonne entente entre semblables. Elle est maladroite dans son rapport avec autrui parce qu’elle dit la vérité, parce qu’elle intellectualise la relation et dit une maladresse qu’elle va tenter de rattraper par une maladresse encore pire. Dans son interview par Trevor Noah au Daily Show, on mesure assez bien la teneur de ce trouble lorsqu'elle affirme par exemple qu’après 14 jours de navigation sur un voilier pour traverser l’Atlantique, on reconnaît New York « à son odeur ». L’animateur reprend sa formulation pour faire rire le public mais de la première à la deuxième formulation, on passe d’un registre de parole authentique à un registre de parole en représentation. Toute vérité est-elle bonne à dire? Oui si vous souffrez de ce syndrome. Si par contre, comme Pascal Bruckner, vous faites des livres de philosophie pour les nuls, dire la vérité n’est plus depuis belle lurette votre souci.
       
Au-delà de cette polémique à laquelle je n’ai pas pu résister, le but de cet article est simplement de démontrer à quel point de toutes les critiques que soulève son discours récent à l’ONU, la plus consternante est celle de l’adolescence. Greta Thunberg EST l’adolescence. L’acuité de son regard lui vient précisément de son identification parfaite avec l’intelligence de son âge en tant que processus.

samedi 5 mai 2018

La fable du chêne et des deux présidents – Du signifiant sans signifié


Les gens puissants ne sont pas des gens comme nous : nous le savions déjà mais nous avons récemment eu l’occasion de comprendre pourquoi. Imaginons un homme frappant à la porte de la maison d’à côté:
- Bonjour ! Je suis votre voisin, je viens vous voir parce que je me suis dit que ce serait sympa de sceller notre bonne entente en plantant ensemble un arbre dans mon jardin. Si c’est pas trop vous demander, est-ce que vous pourriez mettre un costume trois-pièces, demander à votre épouse de porter sa plus belle robe avec des talons hauts et des bijoux tout partout et me rejoindre dans mon champ, j’ai déjà fait les tas autour du chêne et j’ai plongé les deux pelles dans la peinture dorée. Faut ce qu’il faut, pas vrai ? Deux journalistes de la tribune du Jura libre seront présents et mon beau-frère est photographe. Ce sera top ! Nous on aura juste à sourire, à pousser la terre dans le trou et à se serrer les paluches devant les journalistes pendant que nos épouses feront le pied de grue en ne sachant pas où trop où se mettre pour être sur la photo sans trop s’étaler dans la bouse de mon pré. Ca vous tente ?
Posons-nous vraiment la question de notre réponse à une telle demande et nous devrions prendre conscience finalement de l’un des critères les plus fiables et les plus rationnels de la raison pour laquelle nous ne sommes pas « quelqu’un de puissant », car si vous possédiez un minimum « le sens du symbole », vous répondriez évidemment :
« - Avec plaisir, je vous rejoins tout de suite, le temps de mettre Giorgio Armani et je suis à vous. »
Malheureusement, pour l’écrasante majorité d’entre nous, la réponse sera plutôt :
« - Dites ! Mon vieux ! Sérieux ? Ca vous dirait pas plutôt qu’on se finisse une bonne bouteille ? Je la sens pas trop votre idée votre idée de dégueulasser ma seule paire de chaussures potable dans la gadoue de votre pacage à bestiaux, sans parler de ma femme : se mettre sur son 31 juste pour nous voir pousser des mottes de terre avec des pelles passées à la peinture pailletée ? Ça m’étonnerait qu’elle dise oui tout de suite. »
C’est parce que nous n’avons pas le sens du symbole pour deux ronds et c’est aussi pour cela que nos ambitions présidentielles sont absolument nulles : non seulement nous n’avons aucun projet pour la France, mais nous sommes totalement insensibles, pour ne pas dire franchement réticents, à la perspective de faire des châteaux de glaise dans la rase campagne de la maison Blanche avec le clone chevelu de Monsieur Propre nettoyant liquide multi-usages. Alors qu’Emmanuel Macron, non !
- Qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui, chéri ?
- Aujourd’hui, Brigitte, c’est super ! Avec Donald, on va marquer un point décisif dans l’alliance transatlantique et poser les bases d’une entente durable entre nos deux nations par rapport à tous les enjeux internationaux
- Sérieux ?
- Non, en fait, je vais mettre de la terre autour d’un arbuste avec Oncle Picsou et une pelle recouverte de papier d’alu. »
Il ne peut y avoir de fonction présidentielle sans la mise en scène d’actes symboliques : c’est là une évidence que personne ne saurait remettre en cause. Lorsque les cendres du corps de Jean Moulin sont transportées au Panthéon, notre sensibilité au décorum de la mise en scène est à vif et de plain pied avec tous les éléments de la cérémonie. De même lorsque, le 22 septembre 1984, le président français François Mitterrand décide, sans que le protocole l’ait prévu,  de tenir la main du chancelier allemand Helmut Kohl devant la plaque commémorative à tous les morts de la première guerre mondiale, le signal est simple et audible : maintenant les nations allemandes et françaises peuvent considérer comme un élément de leur passé commun tous les conflits qui les ont opposés. C’est un « signe », c’est-à-dire que le signifiant : « mains tenues » a un signifié : « La France et l’Allemagne ont une seule vision d’un épisode fondamental et conflictuel de leur histoire ».
Donald Trump et Emmanuel Macron remplissent un trou dans le jardin de la Maison Blanche : c’est de la communication qui tourne à vide, sur elle-même, de la communication sans langage,  du signifiant sans signifié.
Un léger détail qui n’a pas été révélé pourrait contredire une telle affirmation: la jeune pousse plantée venait d’une forêt française dans laquelle 2000 marines américains périrent pendant la dernière guerre. Mais précisément le service de communication de la Maison blanche n’a visiblement pas jugé utile d’insister sur cette origine alors que c’est exactement et exclusivement dans cette information que résidait la nature symbolique de l’acte. Que des personnes aussi éminentes que Donald Trump et Emmanuel Macron jugent importants de pousser de la terre autour d’un jeune chêne devrait se suffire à soi-même. Le service de « communication » n’a plus le temps d’investir le geste symbolique du minimum d’épaisseur historique sans lequel pourtant, il ne revêt plus le moindre sens et des millions de téléspectateurs sont ainsi invités à regarder deux hommes en costume impeccable sous les yeux émus de leurs épouses respectives entrechoquer leurs pelles dorées sous les flashs des photographes de presse.
On atteint vraiment le summum de l’absurde lorsqu’on prête attention à l’ultime rebondissement de la fable : « la pousse de chêne et les Présidents ». Le petit arbre a disparu du jardin au bout de quelques jours. Pourquoi ? Parce que, comme tout « organisme vivant » importé, soupçonné à juste titre de collusion avec le terrorisme: chiens enragés, chats anarchistes, bourrides d’huîtres piégées ou Mont d’Or à diffusion lente, l’arbre doit être placé en quarantaine avant d’être admis sur le territoire. Il sera replanté après cette période. Mais n’est-ce pas trop tard puisqu’il a bien été mis en contact avec la pureté aseptique du sol américain ?
«- Non, a répondu Gérard Araud, ambassadeur de France aux EU, les racines avaient été isolées avec un plastique de protection. »
Ce que les deux présidents ont donc soigneusement enterré avec leurs superbes pelles repeintes à l’aérosol doré c’est un Tupperware. Le chêne a disparu mais reste à déterminer, dans la répartition des rôles symboliques de cette fable édifiante, quels sont les glands qui sont restés.

dimanche 5 mars 2017

La prostituée philosophe - Kafka sur le rivage de Haruki Murakami


« La fille emmena le jeune routier dans un love-hôtel du voisinage. Elle fit couler un bain et se déshabilla d’abord, puis engagea Hoshino à en faire autant. Elle le lava soigneusement dans la baignoire, le lécha partout, puis lui fit une fellation avec un art consommé. Jamais le jeune homme n’avait ressenti ni même imaginé de pareilles sensations. Il éjacula en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
-              Eh ben dis donc, c’est la première fois que je jouis comme ça, dit-il en se laissant doucement aller dans la baignoire.
-              Et ce n’est qu’un début, dit la fille. Je t’ai réservé le meilleur pour la suite.
-              C’est drôlement bon, pourtant.
-              Bon à quel point ?
-              Au point qu’il n’y a plus de passé ni de futur après un truc pareil.
-              A vrai dire, toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons pratiquement que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir.
Le jeune routier leva la tête, la bouche entrouverte et dévisagea la fille.
-              Qu’est-ce que tu viens de dire, là ?
-              Du Henri Bergson, dit la fille en posant ses lèvres sur le gland d’Hishino pour lécher les quelques gouttes de sperme qui restaient. Ma hier et mets-moi !


-              Quoi ? J’ai pas compris.
-              Matière et mémoire. Tu ne l’as jamais lu ?
-              Je ne crois pas, répondit Hishino après un instant de réflexion.
A part le manuel de conduite des véhicules spéciaux qu’il avait été obligé de potasser pendant son séjour à l’armée, les livres sur l’histoire du Shikoku qu’il avait consultés deux jours durant à la bibliothèque, il n’avait pas le souvenir d’avoir lu quoi que ce soit dans sa vie si ce n’est des mangas.
-              Et toi ?
La fille hocha la tête.
-              Bien obligée. Je suis en fac de philo, et les examens approchent
-              Je vois, dit Hoshino, impressionné. Alors, ce que tu fais là, c’est un petit job d’étudiante.
-              Hum. Il faut bien que je paye mes études
Après quoi, elle entraîna Hoshino vers le lit, le caressa doucement de la langue et des doigts, si bien qu’il se remit aussitôt à bander. Une érection bien ferme, fièrement dressée comme la Tour de Pise au moment du carnaval.

-              Dis donc, tu as la santé, mon petit Hoshino, dit la fille. Tu n’as rien de spécial à me demander ? Une petite gâterie supplémentaire ? Le colonel m’a recommandé d’être bien gentille avec toi.
-              Rien de particulier, mais tu n’aurais pas d’autres citations philosophiques ? Je ne sais pas pourquoi, il me semble que ça pourrait m’aider à retarder l’éjaculation. Sinon, avec ce que tu me fais, je vais jouir tout de suite, moi.
-              Voyons…Ca date un peu mais que dirais-tu de Hegel ?
-              Ce que tu voudras.
-              Allons-y pour Hegel alors. Un peu vieux, mais comme dit le proverbe anglais : « Oldies but goodies ! »
-              D’accord
-              L ‘homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître, lui-même dans ce qui s’offre à lui extérieurement.
-              Hum.
-              Hegel a conceptualisé la « conscience de soi ». Il pensait que l’homme ne considère pas le soi et l’objet comme entités séparées ; ainsi il peut comprendre plus profondément le soi de manière active, par la projection du soi sur l’objet en tant que médiation. C’est cela « la conscience de soi ».
-              J’y comprends que dalle.
-              C’est un peu ce qu’on fait en ce moment. Moi, je suis le sujet, et toi tu es l’objet. Et pour toi, c’est exactement le contraire. Nous échangeons réciproquement le sujet et l’objet en nous y projetant, et établissons ainsi la conscience de soi, de manière active. Pour dire les choses plus simplement.
-              Je comprends toujours pas, mais je crois que ça m’aide.
-              C’est le but.
Quand ce fut fini, Hoshino dit au revoir à la fille et retourna au sanctuaire, où il trouva le colonel Sanders qui l’attendait, toujours assis sur le même banc."

                 Quelques éléments  de commentaire -  Ce passage du livre de Haruki Murakami : « Kafka sur le rivage » ne se contente pas de nous fournir l’une des innombrables réponses possibles (et peut-être pas la plus mauvaise) à la question de savoir à quoi peut bien servir la philosophie, il parvient également à situer cette pratique dans le liquide placentaire de sa matrice conceptuelle la plus authentique : celui de la surprise amoureuse, ou, pour l’exprimer dans des termes moins euphémisés,  celui de la fulgurance érotique, du dépaysage sensuel, de la décontextualisation orgasmique. Hoshino est un routier qui a l’habitude des prostituées bon marché de Shinjuku mais le voilà dans les mains d’une superbe créature très aguerrie dans l’art de provoquer le plaisir de son partenaire.
C’est en plein milieu de leurs effusions qu’elle assène au chauffeur, en plus de l’extase du corps, la vérité sans ornement d’une citation du philosophe français Henri Bergson : « A vrai dire, toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons pratiquement que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir » Ce que vous percevez, parce que vous le percevez, est déjà du perçu, donc du passé. Il n’est rien de tout ce que nous sommes en train de vivre qui ne soit finalement déjà vécu, dans l’instant même où nous le vivons, parce que ce qui est authentiquement présent, c’est ce qui, à l’insu de notre attention, est en train de devenir le futur. Pour le dire autrement, le présent, c’est ce qui du passé devient futur mais ailleurs que dans la conscience que j’en prends, laquelle est « toujours déjà » de la mémoire. Cela ne signifie pas dans l’esprit de Bergson qu’il nous est impossible d’éprouver ce pur présent mais certainement pas selon la modalité de la perception, plutôt au fil d’une intuition qu’il ne saurait être question de vouloir, d’activer (encore moins d’anticiper, évidemment). Ce pur devenir, c’est ce que je suis en train d’être, c’est même l’actualité la plus authentique de ce que je ne cesserai jamais d’être. Ce que je suis, c’est toujours cet autre que je suis en train de devenir.
Hoshino n’est pas en situation de suivre un cours de philosophie, encore moins de prendre des notes ou de manifester la moindre curiosité à l’égard de ce qu’un philosophe français inconnu de lui a écrit en 1896 à Paris. Et pourtant quelque chose de l’énigmatique aplomb de cette phrase le transit jusqu’à la moelle dans l’acmé de son excitation. Le style d’écriture philosophique est finalement aussi incompréhensible que l’intensité physique du désir érotique.  Qu’il y ait un commerce des corps (et par ce terme, il ne s’agit pas d’entendre que sa partenaire est une prostituée), c’est aussi improbable que le fait qu’il y ait des « traumas » philosophiques, et pourtant, c’est bel et bien la seule manière de transmettre quelque chose de philosophique. Gilles Deleuze, évoquant « l’ébranlement dynamique réciproque et interactif causé par le mouvement perpétuel de l’image » parlait de « noochoc ». Le Noos, en grec ancien, ne désigne pas tant la pensée (Psyché) comme acte qu’en tant que faculté, ou plutôt qu’attention susceptible d’être dirigée, comme le rayon de lumière d’un phare vers telle ou telle direction. L’idée de Gilles Deleuze, c’est que le cinéma et l’image-mouvement « éveille » le penseur qui nécessairement sommeille en chacun de nous. Comment se met-on à penser ? Exactement comme une image ébranle par son mouvement quelque chose de nous qui, dés lors, ne peut plus rester en place. La pensée, comme l’image mouvement au cinéma, c’est avant tout du déplacement nerveux.
Pensons cinq secondes au déplacement de nerfs causé au pauvre Hoshino par cette magnifique étudiante en Philosophie. « J’ai pas compris » dit-il, mais lorsque l’experte lui demande s’il veut une gâterie, la première chose qui lui vient en tête est de lui demander plus de citations philosophiques pour retarder l’éjaculation. C’est qu’il a vaguement perçu que quelque chose de l’excitation sexuelle se nourrissait et se maintenait de la suspension sidérante d’un Eros philosophique. On ne fait vraiment l’amour que lorsqu’on a compris qu’il n’y est aucunement question de posséder le corps d’autrui, de la même façon qu’il est impossible de faire de la philosophie si l’on attend d’elle qu’elle réponde à nos questions.


Encouragée par son client, l’étudiante entreprend de lui faire connaître la pensée de Hegel : « L ‘homme se constitue pour soi par son activité pratique, parce qu’il est poussé à se trouver lui-même, à se reconnaître, lui-même dans ce qui s’offre à lui extérieurement. » Il nous est impossible de nous rendre compte de notre existence sans se percevoir comme un soi-même distinct des autres, et de tout ce qui n’est pas nous. Prendre conscience de soi, c’est d’abord se saisir dans les transformations que nous imposons à ce qui n’est pas nous, à l’effet que nous faisons dans la conscience des autres ou bien dans les changements matériels que nous imposons à notre milieu naturel. La prostituée, dotée qu’elle est d’un sens remarquable de la pédagogie, illustre ce qu’elle dit par ce qu’elle fait : dans ce moment d’échange amoureux, chacun est pour l’autre l’objet de la jouissance de son partenaire alors qu’il en est, à ses propres yeux, le sujet. 

Peut-être la prostituée veut-elle signifier aussi qu’Hoshino est pour elle l’objet, c’est-à-dire le moyen pour elle de gagner sa vie alors qu’elle est pour lui l’objet de son plaisir, mais chacun d’eux y gagne la conscience de soi par le biais de cette opération distinctive par rapport à l’existence physique de l’autre. Hoshino ne comprend pas mais parvient à retarder l’éjaculation, et effectivement, c’est bien là « le but » comme l’affirme la prostituée, sans que l’on sache finalement, si l’objectif est qu’il éjacule plus tardivement ou bien qu’il ne comprenne pas. Dans un cas comme dans l’autre, c’est la notion même d’aboutissement, de réponse, de dernier mot, qu’il s’agit de révoquer.
A toute révélation philosophique, il faut l’onde traumatique d’un « noochoc », quelle que soit son origine (heureusement cette onde n’est pas le monopole des expertes japonaises dans l'art de jouir). On ne peut pas penser tant qu’on n’est pas dérangé, choqué, déstabilisé et on peut l’être très voluptueusement, « Spinoza soit loué ». Ce passage de l’œuvre de Murakami n’est donc pas seulement humoristique. Il se pourrait même qu’il ne le soit pas du tout et qu’au fil des éclats de rire irrépressibles qui peuvent nous saisir à la lecture, nous nous sentions finalement gagnés par la crise de bonne humeur communicative d’une vraie leçon de Philosophie.


dimanche 2 octobre 2016

"Juste la fin du monde " de Xavier Dolan - Une phrase en voix off



« Il arrive qu’on naisse chez des gens dont on ne comprend pas qu’ils nous soient proches ou reliés par le sang. Et dont on s’éloigne volontairement. »  Louis dans « Juste la fin du monde » de Xavier Dolan

Il nous est tous arrivé de saisir une phrase, dans une conversation, une émission de radio ou un film et de souhaiter qu’aucune parole ne se fasse entendre après elle, du moins pas trop vite, d’espérer, donc, qu’un silence lui succède parce que, confusément, quelque chose de notre vie s’y trouve contenu, impliqué comme un parfum dans une étoffe, et qu’il nous faut absolument, toute affaire cessante, déterminer en quoi consiste cette présence, cette puissance d’impact et comment elle fonctionne. Pourquoi si peu de mots et pourquoi sonnent-ils si juste ? Se pourrait-il que ce soit juste ça : cette chose qui depuis si longtemps me reste au travers de la gorge et qui, dans la bouche d’un acteur que je ne connais pas (personnellement), parlant en tant que personnage d’un film écrit par un cinéaste que je ne connais pas, lui-même adaptant la pièce d’un metteur en scène de théâtre que je ne connais pas, coule avec tant d’exactitude, d’apparente facilité et de lenteur ? 
Louis n’a revu aucun membre de sa famille depuis douze ans et il réapparaît à l’occasion d’un repas. Cette phrase est prononcée en voix off alors que l’on voit son taxi suivre la route qui le mène jusqu’à cette réunion de famille. Le tracé sinueux, puis son visage qui regarde le paysage et enfin ses traits au travers de la vitre.
« Il arrive qu’on naisse chez des gens ». Prononcée en voix off, cette phrase trouve dans ses images son lieu, lieu de réflexion, au sens physique du terme, lieu de surface réfléchissante et réfléchie, visage, au sens que Deleuze donne à l’image affection : « à quoi tu penses ? » et « qu’est-ce que tu as ? ». Cette pensée ne peut pas s’exprimer ailleurs ni à partir d’une autre origine. « Il arrive qu’on naisse chez des gens … » : c’est exactement ça, ça que l’on éprouve quand on va voir ses parents : on peut aller frapper chez des inconnus pour demander un ouvre-boîte, un renseignement, l’adresse d’un ravaleur de façade, mais aussi bien « naître chez des gens. La porte s’ouvre et….L’enfant  paraît : 
-       « Excusez-moi de vous déranger, je ne voudrai pas m’imposer
-       Pensez-vous ! On vous attendait. Mettez-vous à l’aise ! On va vous débarrasser de ce cordon.
-       Vous êtes bien aimable…
Ce n’est pas drôle, parce qu’à la limite, si la naissance donnait lieu à de tels dialogues, peut-être y gagnerait-on un certain effet de vérité. Il arrive qu’on naisse chez des gens par hasard comme un faux numéro. Cette pensée pointe dans l’esprit de nombreuses personnes, je serai tenté de dire « nécessairement », parce qu’elle décrit exactement ce que toute naissance « est ». L’événement de naître, c’est ça : le fait qu’il arrive qu’on naisse chez des gens. Personne ne peut contester cet impersonnel là, cet aplomb vertical et chirurgical de l’événement de naître. Qui que l’on soit, quelle que soit sa famille, que l’on soit d’un milieu aisé ou pauvre, il nous arrive de naitre chez des gens et on appelle ça « un heureux événement », mais là commence le jugement, c’est-à-dire le théâtre. Tout ce que l’on va raconter à partir de cet heureux événement est l’histoire d’un nom propre, de la fiction, du drame, du faux. Si l’on parvient, par contre, à se maintenir dans la neutralité parfaite de cet événement, de ce taxi en mouvement et dans l’entre-deux de la surface réfléchissante et réfléchie d’un visage reflété dans une vitre, ça va, on est dans le vrai.
« Il arrive qu’on naisse chez des gens »…Il n’y avait pas nécessité à naître là plutôt qu’ailleurs, mais ce fut là, et de cette naissance toute à la fois improbable et fatale s’est dégagée l’événement d’être soi, et pas un autre. Mais en tant que naissance, acte de naître, on n’est jamais sorti du « On ». C’est même pas que l’on soit aussi un autre, c’est qu’on n’est pas quelqu’un. Il arrive qu’on naisse chez des gens en ayant de plus en plus envie de s’excuser : « Excusez-moi ! Je ne savais pas ! Je ne pouvais pas savoir que ce serait ça parce que…enfin…vous comprenez…On n’a vraiment rien à se dire, une fois qu’on a épuisé les politesses et les rudesses d’usage, les humiliations et les effusions de circonstances…..Les « papa / maman » et autres imageries Catholiques Vichyssoises Rien…Le néant….Le vide absolu. Décevoir les attentes familiales, c’est bien plus qu’un devoir, une règle à suivre, c’est inclus dans le forfait…. de naître. On ne peut naître autrement qu’en décevant les attentes personnelles, parce que ce n’est pas une question de personne.
Naître chez des gens, ouais, ça arrive comme la rougeole ou le bon tirage au loto…mais justement que comme ça, pas autrement. Ca n’arrive que ponctuellement même si ce ponctuellement revient toujours. « Il arrive qu’on naisse… » : une telle phrase nous saisit par la justesse du lieu à partir duquel elle est émise, elle ne peut qu’être émise, lieu d’une impersonnalité aussi évidente que glaciale et inhumaine, aussi paradoxalement familier qu’incroyablement lointain et improbable. C’est un lieu auquel on n’accède qu’au prix d’un détachement sidérant de justesse. Il n’y a pas de quoi en faire un drame, ça arrive à tout le monde…cette naissance, ces rapprochements avec les yeux de la grand-mère, les goûts de la tante, ces oppositions avec le frère, cet étiquetage incessant, l’ouvrage abject de cette gravure dans le marbre de la chronique familiale. On n’est pas là pour être jugé et on l’est sans discontinuer …parce qu’il arrive qu’on naisse chez des gens et on passe tous par cette case catastrophique, par ce rendez-vous merdique inscrit sur l’une des cases d’un étrange agenda où n’importe quelle date aurait pu tout aussi bien convenir. Mais c’est la tuile, la grosse tuile : « il arrive qu’on naisse chez des gens ».
En un sens, la phrase pourrait en rester là mais elle se poursuit : « dont on ne comprend pas qu’ils nous soient proches ou reliés par le sang » et la puissance d’impact ne se dissipe pas, bien au contraire. On ne comprend pas : cela veut dire que l’on essaie mais comment et d’où le peut-on ? Et si c’était le lieu propre de toute réflexion ? Si la pensée ne pouvait jamais se prétendre authentique à moins de se trouver dans ce lieu, ou plutôt dans ce non-lieu dans lequel on ne comprend pas la proximité familiale ? Et si c’était de ce déphasage profond, fondamental et « juste » avec la famille que « philosopher » commençait ? Dans ce non-lieu se forme le désir de comprendre parce que ce que c’est que « comprendre » suppose d’abord un espace de proximité « non-compris », un lien de sang ou de fréquentation rapprochée dont l’inadéquation nous saute aux yeux et qui, dés lors, nous prédispose à « la rencontre ». Peut-être n’est-il de pensée authentique que sur le fond d’une fraternité rompue, c’est-à-dire dévoilée, démasquée, exhibée dans sa nudité la plus embarrassante : la race de Caïn, comme dit Baudelaire. « Suis-je le gardien de mon frère ? »
Mais n’oublions pas la voix off qui conforte cette dernière idée : du non-lieu, sort la voix off qui dit l’originelle incompréhension d’où jaillit le désir de comprendre et de savoir ce qu’exister « veut dire ».